L'ARTISTE

Rich Shapero ne se considère pas comme quelqu'un d'exceptionnel dans l'ensemble, à part certains aspects, assez inhabituels : « Allez savoir pourquoi, j'ai toujours voulu vivre dans un monde différent. Mes pensées ont toujours tendance à errer vers un lieu, vers un état que j'imagine meilleur que celui dans lequel nous sommes venus au monde. Je n'ai pas reçu le don d'être en paix’ avec la condition humaine et comme je suis d'un naturel contraire et solitaire, je n'ai rien fait pour le cultiver. Et pire encore, l'idée de mortalité me hérisse le poil. Il se peut que ma situation soit le fruit d'un défaut génétique ou d'une régression de ma personnalité suite à un traumatisme lié à mes expériences passées. Et j'en ai eu ma part. Mais plutôt que de travailler sur ces défauts de caractère, j'ai pris la direction opposée. J'imagine qu'ils me donnent une perspective particulière. Et comme j'ai une passion pour les mots et les idées, j'ai essayé de donner une forme narrative à mes intuitions et de les mettre à la disposition des autres. »

LES ANNÉES D’APPRENTISSAGE

Rich Shapero naît en 1948 à Los Angeles. À l’école, il lit Les Plus qu’humains de Theodore Sturgeon. « Dans cet ouvrage », dit Shapero, « l’auteur essayait d’imaginer une condition humaine supérieure. Ça me fascinait à l’époque, et aujourd’hui encore ».

Lorsqu’il a neuf ans, son instituteur en classe de neuvième lui fait découvrir Leadbelly. Le jeune Rich adore « le cœur et le muscle » de cette musique et harcèle son oncle et sa tante pour qu’ils lui achètent une guitare. À quinze ans, il compose déjà pour de bon. Sa passion pour les racines de la musique américaine s’élargit et s’approfondit. Il découvre Blind Willie Johnson, Son House et toutes sortes d’autres célébrités d’avant guerre.

En 1965, Rich entame un premier cycle universitaire à Berkeley. Il se spécialise en littérature britannique et se découvre des héros autant dans ses cours qu’en dehors : William Blake, Gerard Manley Hopkins, Arthur Machen, Walter Pater et Henri Bergson. « Tous ces écrivains comptaient pour moi parce qu’ils voyaient dans notre univers quotidien un voile qui recouvrait un monde plus profond, plus vivant et plus réel, qu’il n’y avait plus qu’à découvrir. La musique joue un rôle dans cette fascination. Chez tous ces écrivains, le rythme et la mélodie du langage donnent à celui-ci “le pouvoir de nous transporter dans un monde invisible, où régnent les émotions”. »

Wild Animus Bird

L'Âge adulte : plus ou moins

Rich voulait vivre à plein temps dans le monde littéraire de ses rêves : « J'ai refusé de compromettre mon art en l'exposant au monde par des moyens commerciaux, alors j'ai trouvé un emploi dans l'informatique et j'ai travaillé d'arrache-pied à mes heures perdues. J'avais plusieurs personnages principaux qui devaient gagner leur vie, alors je me suis dit que cela ne serait pas si terrible que cela. Et c'est ainsi que les heures perdues sont devenues des années perdues. »

À cette époque, Rich travaillait à six projets différents ; il progressait bien partout, mais il n'en terminait aucun. « Ils étaient trop ambitieux. Je n'avais aucune aide, et d'ailleurs je n'en demandais pas ; j'ai donc passé des années à me cogner dans le noir. C'était des moments de désespoir intense. Ce que je désirais, je le désirais follement, et mes échecs m'anéantissaient. »

Rich trouve un emploi dans l'informatique et finit par devenir le président de deux starts-up hi-tech et l'associé d'une société de capital-risque de la Silicon Valley. « Plus mon travail était exigeant, plus ma vie devenait infernale. Je me levais à quatre heures du matin, j'écrivais pendant quatre heures, je partais travailler en voiture, je me défonçais pour faire de l'argent, je m'écroulais au lit et je me relevais le matin à quatre heures. Si la bulle n'avait pas éclaté en 2000, je serais dans la tombe. J'ai raccroché mes crampons hi-tech et je me suis concentré sur mon tout premier projet, Wild Animus (Sauvage Animus). »

Le roman, Wild Animus, est publié en 2004 et la musique d'accompagnement est achevée en 2009. Au cours de la même période, Rich termine son second roman. Il travaille aujourd’hui à son troisième. « Ce qui est terrible, c'est que pendant la plus grande partie de ma vie, je n'avais pas la moindre foi dans la possibilité que l'un de ces projets puisse voir le jour. C'est dur de croire que c'est bien ce qui est en train d'arriver. »